théâtre politique
élections présidentielles 1994, en France.
Acte 3 du théâtre politique avec Bernadette dans son fauteuil et Jacques entre euphorique.







Quelques semaines plus tard. Scène identique à l’acte 1... Avec de nouveau une pelouse bien verte dans l’aquarium.
Bernadette dans son fauteuil, le regard fixé sur une page du journal.

Bernadette : - Mon Dieu. Saint Antoine de Padou priez pour nous. Saint Eloi priez pour nous. Sainte Bernadette, priez pour moi. Mon Dieu, les courbes, les courbes s’inversent. Mon Dieu, plus aucun doute. Mon Dieu, vous m’avez entendu. Mon Dieu, elles vont bientôt se croiser. Oh mon Dieu ! Jamais plus je ne douterai de votre grandeur.

Jacques entre, euphorique.

Jacques : - Ah ! Vous avez déjà reçu le journal ! Vous avez vu ça !
Bernadette : - Mais comment savez-vous ?
Jacques : - La meilleure, j’ai gardé la meilleure pour le petit-déjeuner. Allez, je vous l’annonce avant : ils retournent leur veste, tous, ces messieurs des médias. Ha, ha ! Quelle belle leçon pour l’histoire ! Ils savent qu’avec moi, ils seront toujours bien logés, bien nourris et... (il sourit, se retient d’en dire plus). Ils ont compris qui a le vent en poupe... whaou... (tour complet sur lui-même... a du mal à se récupérer...) Ah, il faudra que je fasse quelques exercices (il sourit).

Admirative, Bernadette le fixe (sans comprendre le sous-entendu « quelques exercices » ).

Jacques : - Mais ne croyez pas ce journal, chère future première dame de France.
Bernadette : - Comment !
Jacques : - Ne croyez pas qu’il me devance encore de quatre points, le scélérat, le traître, l’innommable.
Bernadette, souriante : - C'est-à-dire, cher ami...
Jacques : - En fait, je ne suis plus qu’à un point et demi derrière le traître. Le demi ne compte même pas. C’est pour cela qu’ils retournent leur veste. Je leur ai dit « non, non, attendez ». Vous allez me demander, pourquoi ? Et je vais vous le dire.

Bernadette sourit, conquise.

Jacques : - Oh zut, je me mets à parler comme l’autre félon... Il peut préparer ses valises pour Budapest, celui-là ! Admirez notre raisonnement : il faut laisser le téléspectateur lambda penser « comme c’est injuste, le traître ne fait rien depuis deux ans, et reste quatre points devant. » Tout est affaire de timing dans ce genre de sport. Maintenant qu’il me voit derrière son dos, il s’affole, le vieux joufflu, l’innommable. Alors je vais rester derrière encore quelques jours et il va bien être forcé de jouer son va-tout.
Bernadette : - Et il va nous gratifier d’une rime pauvre du genre « il fait chaud dans le métro. »
Jacques : - Il va bien nous sortir un truc que ses conseillers lui auront conseillé, et il va se ramasser, on va la trouver la faille de sa carapace, on va tirer à boulets rouges, la grosse artillerie est prête, je peux vous l’affirmer, il sera naze le jour J, alors grand Jacques, trois petites enjambées « beau temps monsieur le premier ministre, vous m’excusez, les choses sérieuses commencent, j’ai un rendez-vous historique à l’Elysée. »
Bernadette : - Oh Jacques ! Nous allons vraiment gagner ?
Jacques : - Elle avait raison la vieille voyante ivoirienne. Deux défaites, et victoire. Elle n’a pas précisé combien de victoires. Je me verrais bien à l’Elysée deux septennats. Pourquoi pas trois. Et ça nous ferait quel âge, quatre ?
Bernadette : - Je prie chaque jour pour l’âme de cette brave femme. N’oubliez pas vos prières, Jacques.

Jacques hausse les épaules.

Bernadette : - Ne parjurez pas, Jacques. Reconnaissez l’intervention divine. C’est depuis que j’ai entamé ma neuvaine que les sondages frétillent.
Jacques : - C’est depuis... (il se rend compte qu’il allait en dire trop ; crie :) Jean-François !
Bernadette : - Appelez-le Georges comme l’autre.
Jacques : - Je le regrette, ce brave Bernard.
Bernadette : - Vous êtes bien le seul dans cette maison.

Entre Jean-François.

Jean-François : - Monsieur et madame ont sonné.
Jacques : - Mais oui, mais oui, service, mon ami, il fait soif.
Jean-François : - Bien monsieur le maire.

Jean-François sort.

Jacques : - Je lui trouve un petit air déplaisant, bourgeois parvenu, genre innommable dernier. Je crois que je vais rappeler Bernard.
Bernadette : - Ne revenons pas sur ce sujet, s’il vous plaît, cher ami. J’ai d’ailleurs appris qu’il s’était replacé. Chez une... secrétaire (elle observe Jacques à la dérobée, il reste impassible) dont on dit les pires choses. Une intrigante. Une courtisane. On dit même qu’elle travaillerait pour Matignon, qu’elle aurait pris ce Georges à son service pour essayer d’obtenir des confidences à notre sujet.
Jacques : - Bagatelles... Et de toute manière, le traître sait tout de nous, et nous sommes blancs comme neige...
Bernadette : - J’espère que vous ne la voyez pas.
Jacques : - Mais je n’ai aucune raison de voir Bernard tant qu’il n’est pas de retour dans cette maison. Son vote m’est acquis, je n’ai aucune crainte à son sujet.

Jean-François revient avec un plateau et une coupe.

Bernadette : - Nous reparlerons de tout cela après le second tour... Quel est votre programme aujourd’hui ?...
Jacques, regardant sa montre : - La petite n’est pas encore arrivée ?... Province, province, province... Nous allons rester trois jours sans nous voir, comme vous le savez, chère épouse.
Entre Claude, qui se précipite sur le plateau, subtilise la coupe.

Claude : - Papa, tu sais bien que ça t’est interdit ! Maman, alors, tu m’avais promis de le surveiller.
Bernadette, fataliste : - Si tu crois que ton père est homme qu’on tienne en laisse...
Jacques : - Ah non ! A jeun, c’est insupportable de sourire, serrer des mains. Non ma fille ! Si tu ne me laisses pas déjeuner en paix, je ne bouge pas de cette pièce !
Claude : - Je parie que non.

Elle sourit et vide sa coupe cul sec.

Bernadette : - Claudie ! (Bisou de Claude à son père puis à sa mère)
Claude : - Ah ! Comme c’est bon, (en souriant :) tu me donneras l’adresse de ton fournisseur.
Jacques : - Jean-François, alors !, allez donc me chercher une autre coupe.
Claude : - Ah non !

Jean-François s’arrête.

Jacques : - Mais vous êtes au service de qui !
Jean-François : - Madame et Monsieur m’ont bien stipulé de toujours écouter mademoiselle.
Jacques : - Mais pas quand elle dit des bêtises, pas quand elle veut mettre à l’eau son vieux père.

Jean-François sort et rentre quasi immédiatement avec une coupe, la remplit. Jacques se précipite et la vide cul sec. Claude tend sa coupe à remplir.

Bernadette : - Ma fille, voyons, ça ne se fait pas.
Claude : - Oh maman, lâche-toi un peu de temps en temps. On voit que ce n’est pas toi qui vas te taper trois jours avec des types qui azotent sous les bras, d’autres qui postillonnent, et des vieilles qui vous collent leur rouge à lèvres sur la joue. Le tout dans la même minute !
Bernadette : - La rançon de la gloire, ma fille ! M’as-tu déjà entendue tenir pareil langage ? As-tu oublié que je suis moi-même élue du peuple.
Claude : - Il va falloir te relooker maman. Sinon on va te comparer à la reine d’Angleterre et ça va nous faire perdre une partie de l’électorat populaire qu’on a eu tant de mal à rallier à notre cause (elle vide sa coupe).
Bernadette : - Vous me faites peur !... Parfois je dois me pincer quand je vous entends. Si je ne vous connaissais pas je vous croirais.
Claude : - Hé bien, tu vois, c’est l’essentiel.
Bernadette : - Mais ne vous coupez pas de notre électorat traditionnel.
Claude : - Mais ils sont comme toi, maman, ils nous connaissent !
Jacques, qui se fait resservir une coupe : - Le premier tour à gauche, le second au centre, ça c’est de la politique... Je suis certain que le vieux m’admire. Lui aussi il a ratissé à gauche.
Bernadette : - Ho lui ! Mais lui est (avec dégoût) so-ci-a-lis-te.
Jacques : - Pas plus que moi ! Lui et moi, nous sommes de la même trempe. C’est d’hommes comme nous qu’elle a besoin, la France ! La France sera éternelle tant qu’elle trouvera des leaders naturels de notre trempe. Je suis son fils spirituel ! Il va voter pour moi, il me l’a promis. Et sa fille aussi !
Bernadette : - Sa fille, mon Dieu. Pauvre fille. Un enfant du péché (elle joint les mains).
Claude, en se faisant resservir : - J’espère que cette fois vous n’avez pas oublié de remplir les valises.
Jean-François : - J’ai scrupuleusement suivi les instructions de mademoiselle.
Jacques, regarde sa montre : - Bon, je vais me changer...

Il tend sa coupe en passant, Jean-François la remplit, il la vide en sortant.
Jacques, de derrière la porte, crie : - Ouvrez-en une autre... Nous la viderons dans la voiture...
Claude : - Si tu en as le temps.

Claude prend la bouteille des mains de Jean-François et finit le Dom Pérignon au goulot.

Bernadette, s’exclame : - Ma fille !
Claude : - Ah ! C’est moins bon. Mais y’a tout le plaisir de la transgression.
Bernadette, répète doucement, abattue : - Le plaisir de la transgression. Ma fille, ma Claudie, je ne te reconnais plus depuis que tu es chargée de campagne.
Claude : - On va baratiner durant trois jours sur la justice sociale, la France des travailleurs, la France qui souffre, fracture sociale, augmentation du smic, injustices, droits de l’homme, il faut bien vider les bonnes bouteilles loin des journalistes. Chargée de campagne... Tu ne vas quand même pas me le reprocher... Ils n’étaient pas nombreux à vouloir du poste voici quelques semaines...
Bernadette : - Jean-Pierre aurait rempli dignement cette mission.
Claude : - Il nous aurait concocté un super planning digne d’un conseiller général, visite des clubs du troisième âge avec petite causette au club de pétanque. On serait à 5% dans les sondages ! Je te l’ai expliqué : nous n’avons rien à perdre. Alors on rentre dedans. On n’a pas de temps à perdre avec la finesse. Certains il leur faut des amphétamines pour un tel marathon, nous on carbure au Dom Pérignon, c’est quand même pas plus mal. Tu crois pas qu’on a raison ? On consomme français !
Bernadette : - Quelques émissions de télévision, la presse, pour une élection présidentielle, ça devrait être suffisant... A notre âge... Les gens connaissent Jacques !
Claude : - Mais non maman, le Jacques nouveau est arrivé ! Et même l’innommable va mouiller sa chemise. Enfin, il va essayer pour éviter d’apparaître trop ringard. Tu le vois prendre des amphétamines ou du Dom Pérignon ? Même du saumon, il ne touche que trois fourchettes. Hé bien ça, ça plaît pas aux marins qu’on renâcle sur leur saumon. Je croyais que tu connaissais la France profonde...
Bernadette : - La France change ma fille... La France profonde, elle ne change pas, et méfions-nous de sa colère. Ne perdons pas nos valeurs. Nous ne savons pas ce que donnerait un vote de contestation à la décadence. Enfin, tout fout le camp...
Claude : - Mais non maman ! Toutes les professions aiment qu’on leur fasse croire qu’on s’intéresse à elles. Dans ces cas-là, tu sais comment on fait ?
Bernadette : - Que de sacrifices. Ne m’en dis pas plus ma fille, s’il te plaît, rien que le mot saumon, mon café me remonte.
Claude : - Hé bien si, maman, il faut que tu sois de notre côté merde. Il faut que tu nous soutiennes !
Bernadette : - Mais que se passe-t-il ma fille ? Je suis de tout coeur avec vous.
Claude : - Sois moins coincée. Hé bien oui, on se met deux doigts dans la gorge et retour à l’envoyeur.

Bernadette a un haut le coeur. Se cache le visage de la main droite et de l’autre se retient de vomir.

Bernadette, en se redressant : - Et cette Christine vous accompagne ?
Claude : - Si tu crois que je connais le prénom de tous les gens qu’on doit voir aujourd’hui.
Bernadette : - Ma fille... J’ai la force d’entendre la vérité... Il faut que tu me dises... Je veux bien être tolérante, comprendre certaines choses que je ne comprends pas...
Claude, prend le journal : - Mais regarde les courbes plutôt que de te faire du mal avec des suppositions. Profite plutôt de l’irrésistible glissade de l’innommable.
Bernadette : - Je sais... Et depuis, plus personne ne me dit rien. Avant, tout. Je savais tout dans la demi-heure. Et maintenant on dirait qu’ils ont retrouvé leur guide, leur messie.

Jacques entre en costume, avec sa coupe.

Jacques : - Quand on parle du messie... On voit sa...
Bernadette, pour couvrir la fin de sa phrase : - Je crois que votre voiture est arrivée.
Claude : - Maman, un jour il va te falloir lâcher-prise.
Jacques : - Je téléphone à mon brave maître zen pour qu’il passe te conseiller dans la journée. Soyez zen, chère épouse, laissez le vent nous porter ! L’air est frais mais la journée sera belle !

Jacques prend la nouvelle bouteille (précédemment ouverte par Jean-François) sur la table et se sert une coupe, la vide cul sec. Une autre coupe.

Claude : - Hé camarade !, sois un peu socialiste partageur...

Jacques prend sa fille dans les bras.

Jacques : - Ça fait du bien de se sentir soutenu, compris. C’est pas parce qu’on s’amuse qu’il faut se croire au théâtre ! C’est quand même la France qui est en jeu !
Claude : - On ne peut pas laisser la France sombrer dans la léthargie ! Il faut lui ouvrir les yeux ! Allez, elle nous attend.

Bernadette tressaille en regardant sa fille.

Bernadette, murmure, blessée : - Elle...
Claude, quittant les bras de son père : - La voiture... Maman, je crois que tu as vraiment besoin d’un peu de zen ou du Dom Pérignon. Et même des deux (Claude prend la bouteille de Dom Pérignon).

Claude embrasse sa mère. Jacques s’était déjà éloigné vers la porte, il se retourne et envoie un baiser en titubant. Sa fille le rattrape en souriant.
Ils sortent bras dessus bras dessous, sans écouter si Bernadette répond.

Bernadette : - Zen ou Dom Pérignon, quel choix !

Bernadette pose les mains sur les accoudoirs, la tête en arrière.

Bernadette : - Qu’est-ce que j’en aurais bavé... Mais si on gagne !... Ah ! Je pourrai dire que le jeu en valait la chandelle. (elle joint les mains) Que d’épreuves, mon Dieu, vous m’infligez pour mesurer ma foi, avant la grande récompense. (silence)

Bernadette, se redresse et crie : - Georges !

Jean-François entre.

Jean-François : - Madame m’a appelé.
Bernadette : - Une coupe.
Jean-François : - Je suis désolé, monsieur a emporté la bouteille et celle-ci est vide.
Bernadette : - Vous plaisantez, Georges ?
Jean-François : - Pas du tout madame (il retourne la bouteille).
Bernadette : - Mais ouvrez une autre bouteille !
Jean-François, l’air de désapprouver : - Bien madame.

Il sort.
Bernadette, avec une pointe de fatalisme : - Il me ferait presque regretter l’autre, ce « boy »... (silence) Je viderai le reste dans son nouveau gazon... Qu’au moins il soit prudent, ne lui fasse pas d’enfant ! Sinon tout s’effondre !

Jean-François revient avec, sur un plateau, une coupe, une bouteille, l’ouvre et sert.

Bernadette : - Je n’ai plus besoin de vous.

Jean-François se retourne pour sortir.

Bernadette : - Laissez la bouteille.
Jean-François, l’air de désapprouver : - Bien madame.

Jean-François sort.

Bernadette : - Et si je prenais la première cuite de ma vie ?... (elle boit la moitié de sa coupe)... Raté !... Je ne comprends pas comment la petite peut vider ça d’un seul trait... Allez, je leur pardonne si c’est pour la victoire (elle vide sa coupe). Ah ! C’est trop, une coupe, sans même un petit biscuit. (elle regarde la bouteille et sourit... elle prend la bouteille et boit au goulot... elle repose la bouteille, sourit et toussote...) Ah ! Si père et mère voyaient ça !... (en riant) Je lâche-prise... Transgression ! Et si j’écrivais un bouquin moi aussi ! Et si je me faisais inviter à la télévision ? (elle attrape le hoquet...). Et si je changeais de coiffeuse ?


Rideau - Fin

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